Présentation

Le document que je souhaite vous présenter ici est un article publié par Georg Frankl (connu par la suite sous le nom de George Frankl aux États-Unis), intitulé Triebhandlungen bei Dissozialität nach Enzephalitis epidemica und anderen psychopathischen Störungen des Kindesalters, et qui ouvrait le cinquième et dernier numéro du volume 46 du Zeitschrift für Kinderforschung en 1937.

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Je ne suis pas parvenu à trouver le rythme calendaire de publication du journal. Si ses volumes correspondaient aux années civiles, alors l’article qui nous intéresse a été publié en toute fin d’année 1937 (peut être même après que Frankl ait quitté l’Europe).

Il fait suite à un premier article paru dans le numéro 3 de la même revue, la même année : Über postenzephalitischen Parkinsonismus und verwandte Störungen im Kindesalter. L’ensemble constitue une étude des symptomatologies consécutives à l’encéphalite épidémique. Frankl y propose notamment une clinique différentielle des symptômes qui suivent l’encéphalite, regroupés selon les deux grands pôles indiqués dans les titres des deux articles, mais également une interprétation assez avancée de leur signification dans la pratique de pédagogie thérapeutique.

La première partie Sur le parkinsonisme post-encéphalitique et les troubles apparentés pendant l’enfance se présente en un seul bloc de 51 pages. La seconde, celle que je présente ici, se compose de cinq parties. À son arrivée aux États-Unis Frankl a lui-même traduit le titre par Impulsive acts after epidemic encephalitis and in other nervous disturbances of childhood. Entre Triebhandlungen bei Dissozialität nach Enzephalitis epidemica und anderen psychopathischen Störungen des Kindesalters et Impulsive acts after epidemic encephalitis and in other nervous disturbances of childhood, il y a quelques écarts qui vont au-delà de la traduction et qui apparaîtront peut être mieux si nous reprenons les deux mot à mot en français. Tandis que le titre original pourrait être traduit littéralement par Actions pulsionnelles dans la dyssocialité consécutive à l’encéphalite épidémique et dans d’autres troubles psychopathiques de l’enfance — ce qui est un peu lourd —, le titre américan serait rendu par Actes impulsifs après l’encéphalite épidémique et dans d’autres troubles nerveux de l’enfance. Frankl a transformé son titre pour l’adapter non seulement à la langue anglaise mais aussi aux usages en vigueur dans la psychiatrie américaine de l’époque. Les Triebhandlungen deviennent des Impulsive Acts, la Dissozialität disparaît et les psychopathischen Störungen se transforment en nervous disturbances. Cette dernière transformation est tout à fait logique au regard des usages de part et d’autre de l’Atlantique, on parle de troubles psychopathiques ou de psychopathes en langue allemande dans l’entre deux guerres comme on parle d’enfants nerveux aux USA pour évoquer des troubles de faible gravité, accompagnés de difficultés à s’inscrire à l’école, dans les circuits amicaux et/ou dans la famille. L’emploi de nervous pour remplacer psychopathischen n’était néanmoins pas la seule option, peut être faut-il voir dans ce choix la pate de Leo Kanner, qui a pu aider Frankl à rédiger son curriculum et qui participera quelques années après à la création de la revue The Nervous Child. Nous ne voyons pas de raison de maintenir cette transformation ici.

Pour ce qui concerne l’éviction de la dyssocialité, outre qu’elle alourdissait considérablement l’expression principale du titre en langue anglaise comme on peut s’en rendre également compte en français, on peut noter que le concept n’avait pas vraiment d’équivalent dans les lexiques nords-américains d’alors. Ce terme allemand ne s’est d’ailleurs pas plus imposé dans d’autres langues depuis. On parle éventuellement d’asocialité, d’antisocial, mais beaucoup plus rarement de dyssocialité, qui ne porte d’ailleurs pas du tout le même champ conceptuel. Dans le souci de commencer à faire connaître cet article de Frankl nous serions tenté ici de maintenir la présence de la dyssocialité dans le titre, quitte à la faire passer du statut de zone clinque dont Frankl étudie une partie avec les actes en question à un statut d’adjectif de ces mêmes actes, ce qui pourrait laisser croire qu’ils sont les seuls à devoir etre affublés de ce qualificatif, mais qui a le mérite de rendre l’ensemble du titre plus fluide. Peut être pourrait-on considérer que le titre exact de cet article est Les actes pulsionnels dans la dyssocialité consécutive à l’encéphalite épidémique et dans d’autres troubles psychopathiques de l’enfance, ou bien encore Actes pulsionnels dans la dyssocialité post-encéphalitique et dans d’autres troubles psychopathiques de l’enfance, mais qu’il est possible d’évoquer cet article de manière plus rapide ainsi : Actes pulsionnels dyssociaux après l’encéphalite épidémiques et dans d’autres troubles psychopathiques de l’enfance. Cela reste long, mais ce sont les titres de l’époque.

Venons en à l’écart des syntagmes qui ouvrent les deux versions du titre car il est plus délicat. Par rapport au titre original certaines nuances de Trieb que l’œuvre de Sigmund Freud nous a habitué à rendre en français par pulsion/pulsionnel sont perdues dans l’anglo-américain impulsive. Il faut cependant préciser qu’il n’existait pas encore de traduction satisfaisante de Trieb vers l’anglais à cette date. Impulse/impulsive ainsi que instinct/instinctual ont été largement remplacés depuis par drive/driven. Dans son article de 1935 Annni Weiss fait d’ailleurs un usage remarquable de driven, en tension avec instinct, mais dans le contexte d’une phrase bien tournée prenant place dans son argumentaire clinique, pas dans le titre de son article. De son côté Frankl se contente donc de ce qui est à sa disposition en 1937-1938 et accentue dans la version anglaise la dimension d’un impossible empêchement de ces actes, au détriment de la valence tendancielle de Trieb, disons la fonction de dérive que porte ce terme d’une part, et d’autre part sa valence corporelle, pour ne pas dire biologique, — Konrad Lorenz se servit lui aussi de ce terme de Triebhandlungen mais dans le cadre de ses études ornithologiques. Compte tenu de cela et du fait que certains termes utilisés par Frankl dans ses travaux sont des composés à partir de Trieb, comme notamment Triebhaften, que l’on peut rendre rapidement par mené par la pulsion, il me semble intéressant d’écarter le français impulsif et d’opter pour la traduction par pulsion/pulsionnel. Il est important de préciser à cet endroit que cela n’indique en aucune manière que Frankl se réfère à Freud, mais il met bien ici en jeu une tendance, quelque chose qui pousse ces actes vers leur effectuation, et cette tendance contredit les instincts plutôt que de s’y laisser inscrire.

Voici le plan détaillé des 48 pages qui composent cet article :


Plan

PartiePages
1. Dyssocialité consécutive à l’encéphalite épidémique401-
Cas n°1, Therese G., 14 ans404-405
Cas n°2, Franz H., 13 ans405-407
Les propriétés caractéristiques des actes pulsionnels isolés409
Autres symptômes psychiatriques dans la dyssocialité post-encéphalitique416
2. Actes pulsionnels dans des états psychopathiques qui ne sont pas des suites de l’encéphalite épidémique419
Cas n°3, Johann G., 4 ans419-420
3. Actes pulsionnels dans « l’état consécutif à un trouble cérébral précoce »422
4. Actes pulsionnels et absence de retenue. La nature dépendante428
Cas n°4428-429
5. Des actions entamées sur un mouvement d’humeur438
Cas n°5441-442

Le plan laisse entrevoir la progression du propos. D’abord Georg Frankl distingue les actes pulsionnels du reste de ce qui compose la dyssocialité postencéphalitique. Dans sa première partie il établit les propriétés caractéristiques des actes pulsionnels. Une fois qu’il les a ainsi individué, il étend leur territoire de descriptibilité au delà des cas postencéphalitiques, c’est l’objet de sa seconde partie. Il retrouve alors les mêmes propriétés caractéristiques, chacune se présentant plus clairement ou pas dans ces autres états, par comparaison avec leur manifestation dans les états postencéphalitiques. Dans la troisième partie Frankl se concentre sur un état précis, dont le nom est mis entre guillemets et convoque la notion d’une atteinte cérébrale « précoce ». Il va s’agir d’étudier les actes pulsionnels dans cet état-là en particulier, et ce parce que c’est là qu’elles se dégagent le plus nettement. Après cette pointe dans la descriptibilité de ces actions pulsionnelles la fin de l’article est plutôt occupé par des enjeux différentiels, vis à vis de l’absence de retenue dans la quatrième partie et d’autres types d’action dans la dernière.

Qu’est-ce que montre cette archive?

Georg Frankl fait usage du nom autisme une fois page 423 et de l’adjectif autistique deux fois pages 425. En se reportant au plan ci-dessus, chacun peut donc remarquer que ces pages se situent dans la partie où Frankl se propose de décrire les actes pulsionnels (Triebhandlungen) dans le cadre de ce qu’il appelle un état consécutif à un trouble cérébral précoce.

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Les guillemets qui entourent cette expression indiquent sans doute que l’auteur est bien conscient de la nouveauté du tableau clinique présenté. Peut être sont-ils là aussi pour excuser la maladresse qui semble avoir présidé à la formation de ce syntagme, très reche, très technique, disons très descriptif. Par comparaison le titre de la partie suivante — Actions pulsionnelles et absence de retenue. La nature dépendante — semble presque fluide. Il n’est cependant pas certain que ce choix n’ait pas été voulu par l’auteur, qui récidivera quelques années après avec son « trouble d’absence de contact affectif ».

Il est également notable que cette partie est la seule à ne pas contenir de cas. Frankl considère néanmoins que le cas exposé dans la partie précédente est exemplaire des psychopathes guidés par la pulsion dont il veut alors parler plus en détail. Exemplaire, sauf en ce qui concerne le type de contact qu’il a observé chez ces psychopathes : non pas épileptoïde comme chez ce garçon de 4 ans, mais tout à l’opposé, marqué par un « autisme extrême ». Cet état que Frankl veut décrire est bien référé à un cas, l’usage des termes autisme et autistique développé par Frankl et ses collègues viennois apparaît donc dans la littérature scientifique référé à un cas clinique « exemplaire », exemplaire sur tout sauf sur l’autisme. C’est donc bien différent de ce qui se donnera à voir dans la thèse d’Asperger et dans l’article princeps de Kanner, ce dernier multipliant les cas (onze au total, dont certains sont discutés sur une demi page et il en évoque deux en note, il fait véritablement le plein) en ouverture de son article de 1943. À proprement parler il n’y a pas eu de cas d’autisme exposé lors du premier usage moderne du terme autisme.

Un autre aspect se détache à partir de cette simple présentation, il s’agit de l’usage que Frankl fait du nom autisme et de son adjectivation. Autisme est employé une fois, puis autistique deux fois deux pages plus loin. Ces termes servent à qualifier des aspects majeurs de l’état décrit par Frankl dans cette troisième partie, qui elle-même constitue un sommet dans l’article, puisque cet état est celui dans lequel les Triebhandlungen se laissent voir le plus nettement dans leurs caractéristiques essentielles. Ce sont pourtant bien les Triebhandlungen qui font le titre de l’article et non pas l’autisme. Le terme aujourd’hui obsolète et non pas celui qui semblerait si légitime à un regard contemporain. Les termes autisme et autistique sont donc utilisés en passant, au cours d’une argumentation dont ils ne sont pas le centre. (Le terme autisme est souligné, mais il fonctionne principalement par contraste lorsqu’il est utilisé, contraste par rapport au cas qui a été exposé et à son contact affectif de type épileptoïde.) Frankl déploie là un tableau qu’il annonce comme nouveau et important, mais sans hésiter à le comparer à la démence de Heller, bref avec une certaine liberté d’usage.

Par ailleurs autisme et autistique sont utilisés dans le même texte et sont conjoints, l’adjectif qui vient préciser certains moments précis des actes pulsionnels dans cet état réfère visiblement au substantif utilisé deux pages avant. C’est là aussi une différence notable à l’égard des premiers textes de Kanner et Asperger qui se contentent de autistique.

À ma connaissance ce sont les premières utilisations des termes « autisme » et « autistique » qui remplissent les trois conditions suivantes : 1/dans une acception non strictement bleulérienne, 2/à propos d’enfants, 3/dans une publication scientifique. La conférence de Hans Asperger, Das psychich abnorme Kind, dans le Wiener Klinische Wochenschrift était précédemment considérée comme la première publication contenant un tel usage du terme « autistique » ; elle fut donnée en octobre 1938 et publiée en décembre, soit une année après ce texte de Frankl. L’écart temporel entre l’écriture de l’article par Frankl et la rédaction de la conférence par Asperger est probablement encore plus accentué puisqu’il s’agit de l’écriture d’une longue étude pour le premier et d’un simple speech pour le second.

L’apport des termes « autisme » et « autistique » en tant que suppléments dans l’article, au sein de la description d’un état qui n’a pas vraiment de nom, l’absence de vignette clinique à l’appui de cet usage, ainsi que l’utilisation conjointe du substantif et de l’adjectif,  tout ceci me semble montrer que l’on est là en présence non seulement d’une publication antérieure à celles de Kanner et Asperger, mais également d’un état du concept d’autisme qui se situe en amont des conceptions présentées dans les autres textes connus de ces trois auteurs.

Maintenant rapprochons ce texte d’un autre qui contient une occurrence de ‘autistique’ encore plus ancienne mais qui relève du privé d’une correspondance, à savoir la mention qu’Asperger en fait en passant dans une lettre adressée à ses collègues viennois en avril 1934 : « En particulier, la théorie me plaît pas mal. Elle consiste à rassembler tout ce qui se donne à voir en une composition totale, ce qui est assez en harmonie avec nos points de vue, mais certainement avec beaucoup de détails. … Un édifice aux fondations solides avec des concepts clairs, utiles au diagnostic. Je sais bien que nous pouvons également en savoir autant et bien travailler, mais je pense aussi ensuite à la manière dont le Dr Frankl s’efforce de produire un diagnostic pédago-curatif ou au fait que nous avons effectivement de très bons concepts de travail, mais que nous les exprimons dans un jargon, en vertu duquel on comprend par exemple tout autre chose (pensez à autistique!), qui peut être difficile à faire passer. »

Dans ces deux documents se retrouve une même liberté de ton. Elle est davantage sensible dans la lettre que dans l’article, ce qui ne surprendra guère, mais dans l’un comme dans l’autre l’usage du concept d’autisme ne paraît pas figé. Deux remarques sur cette lettre. Bien que Frankl ne fut pas le seul destinataire de cette lettre, donc pas tout seul devant la lettre, il fut le seul à être à la fois devant et dedans. C’est dire la révérence épistolaire que lui tire alors Hans Asperger. Quant à ‘autistique’, il est l’exemple choisi d’un problème de jargon, et quel problème! Il signifie autre chose que ce que les viennois veulent lui faire dire! Pas sûr, dira-t-on, que Frankl ait partagé l’avis de son jeune collègue Asperger, pas sûr qu’il ait éprouvé avec ‘autistique’ les mêmes difficultés. Mais cela se pourrait aussi bien, comme le suggère la lettre, Asperger associant ses collègues à ses réflexions et n’ayant besoin que de quelques lignes pour leur faire part de ce problème plutôt coriace on en conviendra — ‘autistique’ y est ni plus ni moins qu’un clin d’œil. Alors faut-il relier le problème dont ‘autistique’ est affecté, affecté — j’y insiste — au point qu’il sert d’exemple en un clin d’œil, à l’usage que Frankl en fait dans son article de 1937, usage avéré mais qui reste accessoire, qui ne prend le pas sur la problématique de l’article ni cliniquement (pas de cas) ni théoriquement (pas d’explication ni de discussion)? Autrement dit une question se présente là : pour Frankl qui le premier en fait usage dans une publication scientifique à la fin des années 1930, ‘autisme’ et ‘autistique’ étaient-ils destinés à devenir des concepts majeurs? Pas sûr.

Où trouver cette archive?

C’est sur le site de la Bibliothek für Bildungsgeschichtliche Forschung de Berlin que je l’ai consulté la première fois et téléchargé en octobre 2013. Pour le voir et le lire c’est ici. Pour le télécharger au format pdf, c’est .

Pour avoir un exemplaire de la revue papier entre les mains en France, il faut se rendre à la Bibliothèque Nationale et Universitaire de Strasbourg.